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Si la Ligue du LOL se casse la gueule aujourd’hui, ce n’est pas un hasard. Ce retentissant coup de poing dans le nez s’inscrit de toute évidence dans la révolution #MeToo, dont les retombées permettront peut-être de créer un monde moins inégalitaire, moins oppressif et globalement moins con. L’espoir, en tout cas, est de mise.

La Ligue du LOL en tant qu’entité est autant la représentante que l’instigatrice du climat malsain et malfaisant que régnait sur le Twitter français de la fin des années 2000 et du début des années 2010 — qui n’a, dieu merci, plus grand-chose à voir avec ce qu’il est devenu aujourd’hui. S’il est un épisode marquant de ma vie, le théâtre de belles rencontres et d’étapes capitales de mon cheminement intellectuel personnel, il était avant tout un cloaque, un entre-soi élitiste, violent et vulgaire, dont le fonctionnement général consistait en la désignation hebdomadaire ou quotidienne d’un·e bouc-émissaire.

Si j’écris ce billet aujourd’hui, spécifiquement ici et non ailleurs, ce n’est pas non plus un hasard. Celles et ceux qui ont posé le pied sur ce blog se souviennent peut-être de son contenu à l’image de son titre — que je ne changerai pas, tant insultant qu’il soit, car l’heure n’est plus au cache-misère artificiel — : tantôt infâme, tantôt idiot, rarement pertinent et souvent violent, il était à l’image de la « seconde personnalité » que j’avais choisi de me construire.

Mon compte Twitter, @NotKrankor, en était la source. Véritable chancre de méchanceté, d’insultes et d’attaques gratuites, il était la matérialisation d’une volonté profonde de faire dans le subversif, dans la recherche d’attention, bien souvent au détriment de tout le reste, y compris — et surtout — de toute forme de décence et d’intelligence.

Je ne me suis jamais posé la question des conséquences de mes actes, pas plus que je ne les regrettais. Il m’est difficile de me souvenir précisément aujourd’hui, autant de la portée de mes attaques que des noms des trop nombreuses personnes que j’avais choisi de martyriser. Il a sans doute été plus simple, dans les années qui ont suivi, d’oublier plutôt que de me confronter à la réalité, de tirer un trait sur ces épisodes peu glorieux de ma vie. La disparition de mon compte Twitter en 2013 en est le résultat.

Il serait aisé, d’abord, d’utiliser mon âge ou d’aller chercher dans mon enfance et mon adolescence les excuses ou explications d’un tel comportement. Il y en a peut-être, ou peut-être pas, mais là n’est pas l’objet.

Il serait aisé, ensuite, de faire dans le relativisme ou la comparaison, de chercher à vous expliquer en quoi mon comportement était infiniment moins dangereux que celui de la Ligue du LOL — même si bon, on parle quand même de raclures de très haut niveau — car ce n’est pas non plus l’objectif.

Il serait aisé, enfin, de désigner un contexte, une époque ou une cause exogène comme la bande précitée, de pointer du doigt les « vrai·es responsables ». Si j’écris ce billet aujourd’hui, ce n’est pas pour engager la responsabilité collective, ni même pour pointer du doigt les rouages individuels d’un système corrompu.

Au contraire, c’est ma responsabilité personnelle que j’engage. J’étais responsable, personnellement, individuellement. J’ai choisi d’agir comme un sale con. J’ai choisi de porter un masque (littéralement, ce qui en dit long) et de m’attaquer au tout-venant. J’ai choisi de construire cette ligne éditoriale et de revêtir cette personnalité qui entacheront à tout jamais l’individu que je suis aujourd’hui.

Si un tel comportement, quelles qu’en soient l’échelle et la portée, est tout à fait impardonnable, et si ce billet n’a pas pour vocation de chercher vainement dans votre validation les signes d’une possible rédemption, je tiens à vous présenter mes excuses les plus sincères, les plus profondes et les plus intenses — non seulement, bien sûr, à toute personne qui aurait été spécifiquement visée par ces abjects crachats de bile, mais également à tou·te·s celles et ceux qui ont eu à subir indirectement l’expression de mon comportement.

Quelle qu’en soit l’échelle, les faits sont graves. Quelles qu’en soient les causes, les conséquences de ces activités sont ineffables et ineffaçables. Quelle que soit la suite que je déciderai de donner à ma vie, je n’oublierai jamais cette partie de moi que je continuerai à haïr jusqu’à la fin.

J’espère que vous saurez trouver, dans une force qui dépasse infiniment la mienne, la volonté de me pardonner.

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L’aventure Simply avait commencé ici, il paraît donc normal qu’elle s’y termine. Fut un temps, j’aurais probablement écrit un bon gros pavé de merde, à la frontière de l’insulte grasse et du raisonnable. De telles lignes resteront fantasmagoriques.

 


 

Si cet emploi étudiant n’était devenu qu’une routine — et a même donné lieu à de bons moments et à des rencontres sympathiques —, il aura été dans les derniers mois le théâtre d’une dégringolade fracassante, passant ainsi du « job chiant mais passable » à « la contrainte insupportable qui te nique la semaine ».

Il serait facile de pointer du doigt une dégradation des conditions de travail, de l’ambiance générale ou les flux du personnel et les modifications dans la hiérarchie. Je pense surtout être arrivé à un point de non-retour personnel, un ras-le-bol qui m’empêche de la fermer et d’avancer pour un maigre chèque à la fin du mois. Il est possible — probable — que mon manque de motivation s’en soit ressenti et ait entraîné la situation conflictuelle à l’origine de mon évincement.

Quoi qu’il en soit, cette évolution se manifeste clairement puisque, pour mon patron, je suis directement à l’origine d’une ambiance détestable dans le magasin.

Même si j’en suis peut-être en partie responsable, j’avoue avoir beaucoup de mal à saisir l’intérêt de toute situation conflictuelle quelle qu’elle soit. Je ne comprends pas le fait de favoriser les reproches décalés de trois mois aux explications franches et directes. Je ne comprends pas, finalement, le besoin de venir faire chier pour ce qui, à mes yeux, ne représente vraiment pas grand chose.

Cette situation problématique est pour moi la matérialisation d’un décalage profond entre le « salariat étudiant » et le « salariat à vie » qui organise l’équipe. Elle relève d’une incompréhension, ou d’un refus de compréhension de la situation de l’autre. Comment, en effet, demander à un·e étudiant·e d’accorder le même degré de crédibilité à son activité quand le but de cette dernière est justement de financer les études qui permettront de ne pas l’exercer à vie ? Comment, d’un autre côté, reprocher à des employé·e·s dont cette activité est la carrière de mal considérer le désintérêt profond pour des tâches qu’iels exécutent depuis des années, et qu’iels réaliseront encore pendant des années ?

Le manque de communication flagrant dont les deux parties font preuve, la première étant — en faisant preuve de la plus grande objectivité possible — excusée de par la durée potentielle de son séjour au sein de l’entreprise et le désintérêt inexorable qui en découle, est le principal artisan d’une situation terriblement bancale.

L’instabilité de cette relation est, sinon explicite, très peu discrètement implicite. En effet, étudiant·e·s et titulaires sont, de par leur séparation même, purement inégales et inégaux. Les premier·e·s, « petit·e·s nouveaux et nouvelles » dans le monde professionnel, sont aisément manipulables — et ce même de façon (relativement) implicite : congés imposés, marge de liberté réduite, crédibilité diminuée… On pourrait alors soulever la question du poids de l’humanité dans le milieu de la grande distribution.

Pour décrire cet environnement, je ne saurais trouver meilleur adjectif que « suintant ». Dégoulinant de fausse sympathie mielleuse et intéressée. Profondément et institutionnellement sexiste, il s’est perdu dans la quête de la productivité et de la vente à outrance en reléguant l’aspect humain au dernier niveau de l’utilité et de l’intérêt.

Comment lui en vouloir ? En donnant l’illusion de la responsabilité, de la réussite sociale et de l’importance à coups de délégation et de « missions » (chaque manager étant responsable du chiffre d’affaires de son rayon, sur lequel est calculé sa prime), il a créé légion de « petit·e·s chef·fe·s » perdu·e·s dans les rouages colossaux d’un système dont l’inertie suffit, avec ou sans elles et eux, à se perpétuer. Des « petit·e·s chef·fe·s » dont l’influence et la réussite se terminent aux portes du magasin.

Cette ambivalence entre « rôle ressenti » et « rôle réel », vicieusement valorisée par l’entreprise elle-même, devient alors l’enclume sur laquelle sont forgées des générations de soldats inconsciemment chargé·e·s de sa défense et de sa perpétuation.

C’est le symptôme apparent d’un système constamment sous pression — la plus forte étant, une fois de plus, la pression économique. Elle induit alors un système de « désignation temporaire de la tête de turc », de définition mi-aveugle de l’élément problématique sur qui il est bien plus facile de rejeter la faute et d’abaisser au rang de la ou du « rebelle immature » que de se remettre en question ou, plus difficile encore, de remettre en question le système.

En cela, ma « rétrogradation » — entre larges guillemets — est une illustration particulièrement parlante. Infligée par la hiérarchie comme une punition non seulement dans le but de réprimer un comportement mais aussi et surtout de sanctionner l’occurrence passée dudit comportement, elle est à la fois l’origine et le résultat du fatalisme professionnel qui marque profondément un système capitaliste où la main d’œuvre est constamment remplaçable, et ce à moindre coût économique — et à coût humain nul. Si j’étais licencié demain, je serais remplacé dès mardi et tout le monde m’aurait oublié vendredi.

La facette humaine est sans doute la plus cruellement absente de cet aperçu du milieu professionnel de la distribution alimentaire. Pire encore, elle est vicieusement mobilisée par la hiérarchie quand le besoin s’en ressent, et ce dans un but précis. Ce qui m’est actuellement reproché, au cœur de cette ambiance détestable, est principalement le fait de ne pas être particulièrement avenant avec mes supérieur·e·s. Autrement dit, de ne pas reconnaître leur évidente légitimité — ou plus exactement de ne pas me plier à la domination symbolique dont ils sont les agents.

Par conséquent, si la sympathie ascendante est un prérequis nécessaire au travail sous les ordres des petit·e·s chef·fe·s, qu’en est-il de la sympathie descendante ? N’étant absolument pas nécessaire au bon fonctionnement du magasin, elle est négligée et, de fait, inexistante.

On me reproche des petites fautes, on fait de rien un tout. En revanche, personne ne se plaint du directeur pas sympa, à peine aimable et dont l’intérêt pour les autres avoisine zéro. Pourquoi ? Parce qu’il peut. Pire, il doit. Alors on se tait, on subit et on avance. Pendant la durée des études pour certain·e·s, à vie pour d’autres. Et puis tant pis, après tout c’est qu’un boulot.

 


 

Écrire un tel article démontre pourtant l’existence d’un sentiment de détresse, aussi habillé (et faible, rassurez-vous) soit-il. Il pourrait être vu comme une vaine tentative d’avoir le dernier mot. Comme le signe d’une paranoïa extrême et du sentiment de mise à l’écart. Comme la volonté profonde de montrer qui est le plus intelligent, à coups de beaux mots et de termes techniques. On pourrait rire de l’intérêt que je porte à ce qui n’est pourtant — avec beaucoup de condescendance dont j’essaie de me tirer — qu’un job alimentaire.

« Bienvenue dans le monde du travail ! » me répondra-t-on. Peut-être. Ce n’est en tout cas pas le monde du travail que je veux, et je pense savoir avec un taux de confiance relativement élevé où se trouve celui qui m’intéresse.

Si cette pénible expérience m’a appris une chose, c’est que — sans doute prétentieusement — je ne veux pas être partie intégrante d’un système pervers dont la domination constitue l’instrument de pouvoir et le carburant principal. Je ne veux pas d’une hiérarchie obsédée par le chiffre. Autrement dit, participer à l’entreprise capitaliste m’emmerde profondément.

Il peut paraître naïf, angélique, anarchiste voire stupide de vouloir « abattre le système capitaliste ». Sans aller jusque là, disons qu’il me paraît préférable de limiter au maximum ma participation à sa perpétuation et de refuser en bloc le fatalisme créé par / qui crée sa course effrénée.

Si la sociologie m’a appris une chose, c’est que le hasard n’existe pas. C’est un élément de plus à rajouter à ma longue liste de déterminations.

Je le concède, la rédaction d’un tel article est à peu près aussi efficace que de jeter un caillou sur une montagne en espérant la voir s’effondrer. Tant pis, au moins j’essaie.